mercredi 23 mai 2012

Inside Blockupy Frankfurt #6

Blockupy Frankfurt. En Allemagne, une mobilisation étalée sur 4 jours - du 16 au 19 mai 2012 - pour dénoncer la gestion actuelle de la crise en Europe et le rôle de la Troïka (UE, BCE et FMI). 

La ville de Francfort, siège de la Banque Centrale Européenne, a déclaré illégale la plupart des actions prévues lors du rassemblement. Malgré cela, des activistes de toute l'Europe sont décidés à se rendre sur place. 

Carnet de route depuis la Belgique. 

Goethe-Universität. Quelques ordinateurs, deux bureaux, un téléphone. Le rez-de-chaussée du bâtiment est aménagé sommairement en Centre de Presse. Au premier étage, trois salles de cours sont transformées en dortoirs. Un groupe de militants venu de Belgique y dépose tentes et duvets. Une cigarette, une bière. Avant de repartir aussitôt en direction de Römerberg où se déroule la manifestation du jour. 

C'est l'épilogue d'un voyage commencé 10 heures plus tôt. Un voyage effectué en train entre Liège et Francfort sur Main, au grès des correspondances, des coups de téléphone, des "coups de flippe" et des rumeurs. 

Blockupy Frankfurt - Europäische Aktionstage
Il est tôt ce jeudi matin. Une quinzaine de militants, belges et français en grande majorité, s'est rassemblée sur les marches de la gare liégeoise des Guillemins. Les visages sont marqués. Les yeux rougis. Apparemment la soirée précédente a laissé place à bien plus qu'une simple réunion logistique. Malgré la fatigue, une certaine excitation est palpable. A mi-chemin entre la colonie de vacance et le voyage inter-rail.

07H30. Direction Aachen pour un premier arrêt en Allemagne. Le train emprunté semble en provenance directe des Balkans. Quatre wagons avec des banquettes de cuir vert bouteille surannées. De la tôle qui grince sans discontinuer et une vitesse moyenne proche de celle d'un convoi de haute-montagne.

Quelques instants après le départ, une militante aguerrie passe dans les rangs pour distribuer un nécessaire de survie "en milieu hostile". Compresses de gaze, Maalox (mélangé à de l'eau et appliqué sur le visage il se révèle très efficace contre les gaz irritants) et sérum physiologique. Ils sont quelques-uns à avoir déjà participé au contre-sommet de l'Otan à Strasbourg et au camp action climat de Copenhague en 2009, avec les violences policières que l'on connaît. La force de l'habitude en quelque sorte. 

Réforme agraire et plan d'attaque.

Dans une ambiance toujours aussi joyeuse, cette distribution a le mérite de rappeler à tous que, jusqu'au samedi suivant, les manifestations auxquelles ils vont prendre part à Francfort ont été interdites par les autorités locales. Dans cette situation d'illégalité, quel sera le comportement de la police sur place ? La question est sur toutes les lèvres mais pour eux la réponse ne laisse guère de doute. Équipements façon robocop, tonfa et gaz lacrymogènes seront au rendez-vous, à n'en pas douter.

Les discussions s'engagent dans les compartiments bringuebalants. Réforme agraire et rôles des paysans dans les révolutions. Système de garde à vue allemand. Présence de militants antifascistes ou plan d'attaque contre la Banque Centrale Européenne. "C’est bien beau de vouloir occuper la BCE. Mais ce qu’il faudrait faire, c’est la braquer ! On passe par les égouts et paf… Parce que bon réclamer des sous c’est bien, mais les prendre à la source c’est mieux !" s'esclaffe l'un d'eux, hilare (1).

Plus sérieusement, une première rumeur alimente le débat. Depuis le début de la semaine, des activistes allemands parmi les plus impliqués dans les mouvements sociaux auraient reçu des courriers nominatifs à leur domicile. La police les enjoint à rester chez eux sous peine de fortes sanctions s'ils venaient à être interpellés dans le cadre du Blockupy Frankfurt. Pour certains, avec ironie, "c'est bien, c'est de la prévention avant la répression".

Aachen - Hauptbahnhof
08h30. Arrivée à Aachen. Quarante-cinq minutes d'arrêt pendant lesquelles la petite troupe partie de Liège est rejointe par d'autres militants venus de Bruxelles. La trentaine de personnes ainsi regroupée passe difficilement inaperçue. Et, s'ils sont encore à 250km de Francfort, leur destination ne semble faire aucun doute. Des "gueules de gauchistes", harnachés comme des randonneurs, tentes 2 secondes sur le dos et duvets en main. Le tableau proposé jure avec le décor propret de la Hauptbahnhof

Chez le vendeur de journaux on peut apercevoir la Une du quotidien national Frankfurter Zeitung. Sur fond rouge, un masque géant de Guy Fawkes, l'emblème des Anonymous, toise les buildings de Francfort représentés tout en ombres. Peur sur la ville. Ambiance. 

Les minutes s’égrainent et une légère paranoïa s'installe. Le fourgon siglé Polizei garé discrètement derrière un hangar ? Passe encore. Mais l'arrivée subite de fonctionnaires de police, air suspicieux et talkiewalkie en main ? Ça y est, c'est sûr, "on est grillé". Le comité d'accueil en fin de voyage apparaît pour beaucoup comme inéluctable. Ils ne croient pas si bien dire.

"Éviter absolument les gares !"

Mais pas le temps de disserter sur le rôle des caméras de vidéosurveillance, présentes aux quatre coins de la gare, dans cette soudaine mobilisation policière. Direction le quai numéro 8 et son train régional pour Siegen, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Francfort. Dans les compartiments l'excitation laisse progressivement place à la fatigue. Chacun prend ses aises et s'autorise une sieste salvatrice avant d'entamer les choses sérieuses.

11H30. Un détail important se fait jour. Personne ne possède de smartphone et la connexion internet qui va avec. Les réseaux sociaux et Twitter en particulier sont pourtant de précieuses sources d'information pour baliser le terrain et éviter les embûches. Ils sont paradoxalement souvent plus fiables que les nouvelles parcellaires communiquées au téléphone par les personnes sur place. De fait, les membres de l'expédition sont sans nouvelles de ce qui se passe dans le centre-ville de Francfort depuis le début de la journée. Et cette situation va vite devenir problématique.

Siegen, nouvelle correspondance. Faire transiter 30 personnes du quai 3 au quai 54 en moins de quatre minutes pour embarquer dans ce qui doit être le dernier train pour Francfort. Le transbordement, bien qu'épique, est une réussite. Dans moins d'une heure, la gare de Frankfurt Hbf, son centre financier, sa BCE.

Frankfurt Hauptbahnhof
13H15. C'est là que les ennuis commencent. Un premier appel fait état de contrôles policiers poussés en gare d'arrivée (2). Vérification d'identité, fouille. Pire, un second parle de confiscation du matériel de camping par les forces de l'ordre. Le rassemblement étant illégal, la police entend interdire tout campement temporaire, pourtant une des caractéristiques des mouvements Indignés et Occupy

Les coups de téléphone se multiplient. Les informations contradictoires également. Chacun a sa source et chaque source son point de vue sur la situation. "Éviter absolument les gares !", "Aucun problème, juste quelques contrôles d'identité""Continuez jusqu'à l'aéroport" etc. Même l'infoline mise en place par la branche allemande du syndicat Attac se révèle inutile. Personne n'est en mesure d'apporter une réponse claire. Au même moment, sur l'autoroute qui longe la voie ferrée, un impressionnant cortège de fourgons verts et blancs Polizei double le train. Avant même d'avoir commencé, les trois jours de mobilisations semblent toucher à leur fin.

Un vent de panique s'engouffre dans la rame. Les conciliabules se multiplient et très vite un objectif se dégage : utiliser une petite station de banlieue comme terminus pour éviter tout contrôle. Et finir à pied jusqu'à la Goethe-Universität, considérée par tous comme le point de chute le plus sûre. 

En rase campagne puis à la Messe.

Déchiffrer les plans du réseau ferroviaire allemand ? Pas si simple. Dans un anglais rudimentaire, c'est un groupe de militants communistes en provenance de Berlin, et rencontré sur l'instant, qui dirige la manœuvre. Il faut descendre de suite, en rase campagne, pour prendre une ligne annexe qui dessert toutes les gares du nord de la ville. Tout le monde suit. D'où tiennent-ils la combine ? Du contrôleur du train lui même, allié de circonstance pour l'occasion !

Messe - Cortège de campeurs à découvert.
15H. Décision est prise de descendre à Messe, station la plus proche de l'Université. Le choix s'avère judicieux (3). Pas un uniforme à l'horizon. Reste maintenant à rejoindre notre objectif, en groupe, à découvert et entre les tours des consortiums financiers. Sur le boulevard qui longe le campus, une file impressionnante de véhicules de police. 30, 40 combi ? Trop nombreux pour les compter. Chaque coin de rue, chaque carrefour en est rempli. Un déploiement de force invraisemblable, digne d'une ville en état de siège (4). Par sécurité le cortège de campeurs s'embarque sur la gauche, à l'opposé de la "ligne de front". Il s'engouffre dans le complexe universitaire pour se retrouver sur le parvis du seul bâtiment occupé. La Studierenhaus, qui le reste de l'année fait office de bureaux pour le Conseil des étudiants.

Trois accès facilement condamnables, à deux pas du quartier de la finance et de sa cohorte de Bullen (flics). L'endroit a franchement l'air de la parfaite souricière. Ses occupants sont membres de l'équipe presse du mouvement Blockupy. Depuis deux jours ils sont en négociation permanente avec les forces de l'ordre pour éviter l'expulsion. Évacuation et interpellations semblent imminentes. 

Ce groupe de militants belges, rejoint par des dizaines d'autres activistes européens, va pourtant y dormir 3 nuits. Et le bâtiment servira lui de quartier général pendant toute la durée de la mobilisation. Dans le reste de la ville la répression policière sera, elle, constante et méthodique (5).

16h30. Blockupy Frankfurt peut enfin commencer.


(1) Pendant que mes voisins dissertent, j’entame la confection d’un bréviaire franco/allemand. Allez expliquer aux pandores locaux que vous êtes en reportage pour un magazine belge et que non, assurément, vous ne pensez pas mériter de recevoir les effluves de la bombe au poivre dernière génération pointée droit sur vous !

(2) Dès le mercredi 16 mai, des informations relayées via Twitter faisaient état de sévères contrôles en gare de Francfort. Voir ici.

(3) Nous apprendrons quelques jours plus tard que le quartier de Messe servait en fait de base arrière logistique à toutes les unités de police mobilisées pour l'occasion. Judicieux...

(4) Après recoupement de différentes sources, un détail chiffré fait état de 5000 policiers pour 2000 manifestants du mercredi 16 au vendredi 18 mai 2012. Voir ici.

(5) On dénombre quelques 400 arrestations lors des trois premiers jours de manifestation. Voir ici.

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