vendredi 15 juin 2012

La marche de l'empereur.

Ce jeudi, tard dans la nuit, Boca Juniors recevait la Universidade de Chile pour le compte de la demi-finale aller de la Copa Libertadores. Revivez le match avec des tweets et Riquelme.


Mercredi soir avait lieu la première demi-finale aller. Elle opposait Santos aux Corinthians. Le duel pauliste a tourné à l'avantage du Timao, victoire 1 à 0 à l'extérieur, avec un superbe but en lucarne inscrit par Emerson Sheik, autre ancien "gros coup" brésilien du Rennes de François Pinault. Acheté 5M d'euros en 2007, il ne passera qu'une seule saison en Bretagne, pour 6 matchs et 0 but. Sinon Neymar était sur le terrain pour ce nouveau match enjeux et encore une foi il a été transparent. Décidément ce précédent billet n'est plus une simple analyse, c'est une prophétie !

 
   
Riquelme face à la U / ole.com.ar

A noter que l'entraineur de la U est un argentin. Jorge Sampaoli, globe trotter des clubs sud-américains, est surtout un disciple d'El Loco Marcelo Bielsa, mentor de qui vous savez. Possession de balle, jeu court et mouvement perpétuel. Depuis quelques temps l'équipe chilienne réussissait à produire des prestations d'une grande qualité, technique et tactique. Sur ce match là on cherche encore.


Maradona père et fils, présents à la Bombonera / ole.com.ar

Pour finir, un bref résumé vidéo du match. Une fiche technique plus complète sera disponible d'ici peu chez 100% Libertadores du réseau Lucarne Opposée. Match retour dans la nuit du 21 au 22 juin à Santiago.
      


vendredi 1 juin 2012

Neymar passe au contrôle technique.

Neymar est déjà bien plus qu'un simple joueur de football. Il est brésilien, idole malgré ses 20 ans et caravane publicitaire à lui tout seul. 
Mais qu'en est-il du joueur ? Que vaut réellement le garçon balle au pied et dans l'adversité ? Tentative de réponse avec l'analyse de la confrontation du 24 mai dernier entre Santos et Velez Sarsfield, quart de finale retour de la Copa Libertadores. 

Dans son numéro 94 de mars 2012, le magazine SoFoot a consacré un très bon dossier à Neymar Da Silva Santos Junior. On y comprend tout du personnage, de son entourage et du phénomène dont il est à la fois acteur, bénéficiaire et victime. En revanche pour ce qui est du jeu, on reste sur sa faim. Positionnement ? Points faibles, points forts ? Implication défensive ? Mystère. 

Et ce ne sont pas les highligths dont nous abreuves quotidiennement les sites internet qui pourront nous apporter un élément de réponse. "Neymar l'incroyable dribble !"...contre Catanduvense, pensionnaire de seconde division régionale. "Neymar marque un triplé !"...contre Ponte Preta Campinas, tout juste promu en première division brésilienne. Etc.

Certes, en 2012, Neymar facture 20 buts en 16 matchs avec Santos. Mais ces statistiques sont issues du Campeonato Paulista, soit le championnat de l’État de Sao Paulo, qui regroupe des équipes locales de première, seconde et troisième division nationale. Bigre !

Neymar et Gino Peruzzi au duel - © Ricardo Saibun / Santosfc.com.br
De fait, cette année, Neymar, tout le monde en parle mais personne ne l'a vu jouer. Excepté la déroute de Santos face au FC Barcelone "totalitaire" de Guardiola lors du championnat du monde des clubs au Japon.  Pour sûr on a connu mieux comme vitrine.

Alors, un type qui a Robinho comme idole pourra-t-il être crédible en Europe ? Seul l'avenir nous le dira. Avant ou après la Coupe du Monde 2014 ? Seul ses sponsors en décideront.

Le tenancier de ce blog n'ayant ni contrat publicitaire ni boule de cristal, il va sans dire que cet article n'aura pas pour but de répondre à ces deux questions. Juste l'ambition de faire une sorte d'état des lieux, de radiographie du joueur. Sur un strict plan footballistique et à un instant T. De quoi Neymar est-il vraiment fait sur le carré vert ?

Estadio Urbano Caldeira / 21:00 (Santos) - 03:00 (Liège)

Pour un européen, si l'on exclut la possibilité de se rendre sur place, voir jouer Neymar avec Santos cela veut dire faire une croix sur une bonne partie de sa nuit. Cela veut aussi dire oublier la retransmission en qualité HD, pour se satisfaire d'un streaming en 4:3. Ne pas non plus négliger les nuisances auditives dues aux 90 minutes en compagnie des insatiables commentateurs sud-américains de Fox Sport.

Et puis il faut accepter de ne pas aller se pochtronner la gueule avec ses potes au bar du coin un jeudi soir. Ce petit con a donc intérêt à être bon. Ou nul. Enfin, quelque chose, histoire de compenser tous les sacrifices endurés.

Torcida Jovem - © Marcos Ribolli / Globoesporte.com


Mais, puisque les équipes entre sur le terrain, retour au jeu.

Si l'on est en droit de considérer cette rencontre comme un examen de passage légitime pour Neymar cette saison, c'est que nous sommes en présence :

D'une rencontre de haut niveau. Quart de finale de la Copa Libertadores, la plus belle des compétitions de clubs sud-américaine.
D'une rencontre décisive. Dans un système de match aller-retour, Santos s'est incliné 0-1 en Argentine et doit donc vaincre pour poursuivre dans la compétition.
D'un joueur en forme. Frais, car mis au repos le week-end précédent contre Bahia pour le compte du Brasileirão, et affuté, championnat Paulista (1) oblige.
D'un adversaire de valeur. Ce Velez Sarsfield est une équipe de bonne qualité. Le club est présent dans le haut de tableau du championnat argentin depuis plusieurs années, avec à la clef deux titres remportés lors des Clausura 2009 (2) et 2011. 
D'un contexte particulier. La manière compte autant que la victoire. Au match aller, Santos n'a pas vu le jour. Une action litigieuse sur un dribble de Neymar dans la surface adverse (contact d'un défenseur argentin, penalty ?). Deux coups de pied arrêtés d'Elano, corner et coup franc directs. La maîtrise argentine. Le néant brésilien. Défaite 0-1. Résultat logique.

Santos x Velez Sarsfield / Copa Libertadores / Quart de finale retour

Pour ce match, et dans un schéma de base en 4-3-3, le brésilien occupe le flanc gauche de l'attaque du Peixe.

En première période, Neymar alterne entre la position d'ailier et de milieu gauche, revenant parfois chercher très bas le ballon. Celui-ci joue constamment le long de la ligne de touche et ne repique au cœur du jeu qu'à de très rares exceptions (3 fois sur 27 ballons joués). Dans le même registre, l'attaquant ne permutera qu'une seule fois avec son coéquipier de l'aile droite, Elano, et il faut attendre la 35ème minute pour cela.

Au rayon des satisfactions, physiquement, Neymar donne de sa personne. Il participe au pressing lorsque l'adversaire est en possession du ballon, va au contact et ne refuse jamais le duel aérien (4 situations pour 2 ballons gagnés de la tête).

Mais dans le jeu au sol, l'attaquant multiplie les duels en un contre un avec son adversaire direct, le latéral droit Gino Peruzzi, sans jamais l'effacer (les quatre duels perdus sont à mettre au crédit du défenseur argentin). Problème le joueur en question, 19 ans, ne compte que 11 apparitions en professionnel, toutes sous le maillot de Velez Sarsfield, et seulement deux titularisations (pour 4 matchs disputés) en Copa Libertadores...

La tache bleu ciel étant gardien de but, si l'image n'est
pas nette, l'action l'est d'avantage.

Les situations de frappe se font rares pour l'attaquant et ses deux seules tentatives sont hors-cadre. Seul point positif pour lui dans ce premier acte, le tournant du match est bien l’œuvre de l'axe Ganso - Neymar, très peux mis en valeur jusque là. A la 39ème minute, la longue ouverture du premier, dans le dos des défenseurs, est dans la course du second. Sortie hasardeuse du gardien argentin. Contact aux 18 mètres et expulsion.

Velez Sarsfield passe à 10 mais la physionomie du match ne s'en trouve pas pour autant bouleversée. Venu défendre coûte que coûte le résultat du match aller, le club argentin passe d'une équipe regroupée derrière et procédant en contre à une équipe barricadée derrière et ne procédant que très rarement en contre (mention spéciale au Burrito Martìnez, démarche empruntée pour technique de feu). 

Au final, son omniprésence dans la construction du jeu lors de la première demi-heure lui aura principalement servi à obtenir des fautes (5 dont 3 à intervalles très rapprochés à la fin du premier quart d'heure). A la première minute et dans la foulée de l'expulsion, ces fautes obtenues amèneront deux coups francs dangereux, frappés par Elano.

 Neymar / N° 11 / Fiche technique


1ère Mi-Temps
2nde Mi-Temps
Total
Ballons joués
27
26
53
Ballons perdus
11
9
20
Duels (dont aériens)
9 (4)
6 (2)
15 (6)
Duels gagnés (dont aériens)
5 (2)
4 (2)
9 (4)
Frappes
2
-
2
Frappes cadrées
-
-
-
Buts
-
-
-
Centres
1
3
4
Centres réussis
-
-
-
Fautes
2
2
4
Cartons
-
1
1
Fautes obtenues
5
-
5
Cartons obtenus
2 (1 rouge)
-
2
Hors-jeux
-
1
1

En seconde période, si le siège du but de Montoya se met en place, Neymar est toujours aussi inoffensif. Les duels se raréfient et laissent place à une multitude de passes latérales ou en retrait. L'attaquant recule de quelques mètres et abandonne la zone décisive des vingts derniers mètres.

A partir de la 55ème, et l'espace de quelques minutes, Neymar s'en va provoquer sur l'aile droite. Il semble redevenu incisif, sans pour autant y être décisif. Rapidement de retour sur l'aile gauche, on assiste à l'heure de jeu à une séquence affligeante.

Après un nouveau duel direct remporté par Peruzzi, Neymar va exploiter ses 5 ballons suivants de manière identique. Après les avoir reçus, dos au jeu et à 35 mètres des buts adverses, celui-ci va systématiquement les renvoyer dans l'axe, vers la paire Mariano - Ganso, sans même les avoir portés. Presque une capitulation.

Gino Peruzzi, pas encore un vieux briscard... - Footballdatabase.eu


En pointe, en soutien, de nouveau à droite. S'en suit un exil forcé sur le front de l'attaque, au gré des entrées de joueurs, dont Wason Renteria (65e), attaquant colombien et ex-joueur de feu le RC Strasbourg, et des changements de dispositif, avec un passage en 4-4-2.

A la 71ème minute, nouvelle séquence de jeu plus qu'embarrassante. Neymar décide cette fois de porter le ballon pour un mouvement de type "essuie-glace", toujours aux 35 mètres. Gauche - droite, puis droite - gauche. De longues secondes sans jamais pouvoir décrocher son chien de garde attitré, avant de se résigner à laisser la ballon à Ganso qui, sur son contrôle, élimine son adversaire direct et décoche une frappe que le portier adverse détourne en corner.

 Son impuissance dans le dribble va alors laisser place à des tentatives de centre (4 dont 3 en seconde période), toutes effectuées à l'arrêt et toutes annihilées par le jeux aérien argentin. 

"E mortale Neymar, é umano !" Ou quand Fox Sport se rend enfin à la raison.

De son entêtement à vouloir faire la différence individuellement, avec la réussite que l'on sait, résulte un constat. Dans le temps que Neymar passera à gauche, à aucun moment il n'y aura de combinaison avec son arrière latéral, Juan puis Léo à partir de la 72ème. Le plus cruel c'est que c'est suite à une combinaison Léo - Ganso, construite dans l'axe, que l'attaquant de pointe Alan Kardec ouvrira le score.

Justement, son implication sur l'unique but de son équipe à la 77ème minute ? Elle se limite à une tentative d'étranglement sur le buteur lors de la célébration. Pire son implication sur les quelques actions dangereuses à mettre au crédit de Santos dans le second acte est proche du néant.

Seul fait marquant, un "croquage" sur une énième ouverture millimétrée réalisée depuis l'axe par l'omniprésent Ganso. Dans la minute qui suit l'ouverture du score, Neymar est enfin à la réception du ballon en position dangereuse. Démarqué au coin des 6 mètres, il présente un plat du pied, loupe la gonfle et le but de la qualification.

Si, physiquement, Neymar pioche, un miracle à lieu à la 84ème minute de jeu. Pour la première et unique foi du match il efface Peruzzi, crochète le défenseur central avant de décaler son attaquant au coin droit de la surface de réparation. Pas de bol, Renteria est un cave, son contrôle est catastrophique et permet un tacle défensif salvateur. Monde cruel.



Après ce baroud d'honneur, Neymar disparait totalement du jeu de son équipe pour ne plus toucher aucun ballon jusqu'au coup de sifflet final. 

Et l'épilogue est tout aussi triste. Si Santos s'impose aux tirs au but, là encore l'attaquant n'y est pour rien. Les brésiliens n'ont besoin que de quatre tireurs pour l'emporter 4-2. Neymar était cinquième sur la liste...

Au final Neymar à joué à gauche, très rarement à droite puis un peu dans l'axe. Il s'est dépensé sans compter et à provoqué l'expulsion du gardien adverse. Pour le reste, presque 40% de ballons perdus. Aucune frappe cadrée. Des centres qui n'arrivent pas à destination et un match dans le match remporté à la loyale par un défenseur novice, au point de renoncer à prendre en main les destinés de cette partie capitale.

A domicile, dans un match à enjeu et dans une équipe qui joue pour lui, l'attaquant à failli dans les grandes largeurs. Et ce malgré une implication et une volonté de vaincre évidente. Neymar à sans doute pâtit d'une équipe de Santos plus faible qu'il n'y parait, et très limitée tactiquement, mais son propre manque de variations et son entêtement à ne jouer que pour lui même laissent perplexe.

S'il fallait conclure avec un brin de mauvaise foi, sachez que le vrai nouveau crack du football mondial joue bien à Santos. Mais il porte le N°10 et se nomme Paulo Henrique Ganso.

Raphaël Giambelluco


(1) 19 journées et un tableau final entre le 21 janvier et le 6 mai 2012.

(2) Match épique contre le Huracan d'Angel Cappa et de Javier Pastore "le maudit", voir ici.

jeudi 24 mai 2012

Inside Blockupy Frankfurt #7

Bonus courrier des riverains.

Je vous propose la traduction des e-mails envoyés par la population de Francfort à sa très chère Police concernant les 4 jours de mobilisation Blockupy. Cette dernière ayant eu la merveilleuse idée de les publier sur son site internet. Wunderbar !

- Remerciements faits à la Police de la part de la population -

De nombreux messages nous parviennent de la part de la population pour faire l'éloge de notre intervention. Lors de sa visite de samedi [19 mai] au poste de commandement, le Maire a demandé à ce que soit transmis ses remerciements aux forces de l'ordre. De la même manière, nombreux sont les e-mails que nous avons reçu par le biais du formulaire de contact du site internet de la Police :

. Courrier n°1
"Monsieur ...,

Nous sommes de grands admirateurs de la police de Francfort, que nous avons déjà vue cool et professionnelle dans de nombreuses situations difficiles.

Nous ne vous envions pas pour les évènements qui vont suivre dans les prochains jours [vendredi 18 et samedi 19 mai].

Sincères salutations et encore une fois merci."

Technique du Kessel - Police de Francfort / Photo @ILEAX via Twitter
. Courrier n°2
"Super intervention ! Super tactique !

Je suis enthousiasmé par cette intervention et par cette technique de maintien de l'ordre [technique du Kessel]. Continuez ! Cette intervention a gardé Francfort propre. 

Je souhaite et j'espère un samedi calme pour les forces de l'ordre.

Cordialement."

Cordon policier - Défilé du samedi 19 mai / Photo @Herb_Foxley via Twitter
Courrier n°3
"Mesdames, Messieurs,

De mon point de vue, la discussion sur la présence policière aujourd'hui et dans les jours à venir me rend furieux. J'habite en centre-ville depuis plus de 20 ans et j'ai dû assister de très près à de nombreuses manifestations.

Si notre police, à travers sa présence, sa compétence et son comportement irréprochable, n'avait pas fait comprendre aux vandales qu'ils étaient indésirables, quels n'auraient pas été les cris d'orfraie après coup si des pierres avaient volé et si des personnes avaient été blessées.

Je m'estime protégé et je voudrais remercier l'ensemble des forces de l'ordre pour leur intervention. Je me serais senti mal si cette manifestation avait rendu les rues dangereuses.
Nous ne pouvons pas toujours faire comme si tout était beau, paradisiaque et que tout le monde était pacifique. Ce n'est malheureusement pas le cas dans le monde réel.

Mes amitiés et encore un fois un sincère merci."

Un bien bel exercice de communication externe que voilà. Pour les germanophones, la version originale est disponible ici.

mercredi 23 mai 2012

Inside Blockupy Frankfurt #6

Blockupy Frankfurt. En Allemagne, une mobilisation étalée sur 4 jours - du 16 au 19 mai 2012 - pour dénoncer la gestion actuelle de la crise en Europe et le rôle de la Troïka (UE, BCE et FMI). 

La ville de Francfort, siège de la Banque Centrale Européenne, a déclaré illégale la plupart des actions prévues lors du rassemblement. Malgré cela, des activistes de toute l'Europe sont décidés à se rendre sur place. 

Carnet de route depuis la Belgique. 

Goethe-Universität. Quelques ordinateurs, deux bureaux, un téléphone. Le rez-de-chaussée du bâtiment est aménagé sommairement en Centre de Presse. Au premier étage, trois salles de cours sont transformées en dortoirs. Un groupe de militants venu de Belgique y dépose tentes et duvets. Une cigarette, une bière. Avant de repartir aussitôt en direction de Römerberg où se déroule la manifestation du jour. 

C'est l'épilogue d'un voyage commencé 10 heures plus tôt. Un voyage effectué en train entre Liège et Francfort sur Main, au grès des correspondances, des coups de téléphone, des "coups de flippe" et des rumeurs. 

Blockupy Frankfurt - Europäische Aktionstage
Il est tôt ce jeudi matin. Une quinzaine de militants, belges et français en grande majorité, s'est rassemblée sur les marches de la gare liégeoise des Guillemins. Les visages sont marqués. Les yeux rougis. Apparemment la soirée précédente a laissé place à bien plus qu'une simple réunion logistique. Malgré la fatigue, une certaine excitation est palpable. A mi-chemin entre la colonie de vacance et le voyage inter-rail.

07H30. Direction Aachen pour un premier arrêt en Allemagne. Le train emprunté semble en provenance directe des Balkans. Quatre wagons avec des banquettes de cuir vert bouteille surannées. De la tôle qui grince sans discontinuer et une vitesse moyenne proche de celle d'un convoi de haute-montagne.

Quelques instants après le départ, une militante aguerrie passe dans les rangs pour distribuer un nécessaire de survie "en milieu hostile". Compresses de gaze, Maalox (mélangé à de l'eau et appliqué sur le visage il se révèle très efficace contre les gaz irritants) et sérum physiologique. Ils sont quelques-uns à avoir déjà participé au contre-sommet de l'Otan à Strasbourg et au camp action climat de Copenhague en 2009, avec les violences policières que l'on connaît. La force de l'habitude en quelque sorte. 

Réforme agraire et plan d'attaque.

Dans une ambiance toujours aussi joyeuse, cette distribution a le mérite de rappeler à tous que, jusqu'au samedi suivant, les manifestations auxquelles ils vont prendre part à Francfort ont été interdites par les autorités locales. Dans cette situation d'illégalité, quel sera le comportement de la police sur place ? La question est sur toutes les lèvres mais pour eux la réponse ne laisse guère de doute. Équipements façon robocop, tonfa et gaz lacrymogènes seront au rendez-vous, à n'en pas douter.

Les discussions s'engagent dans les compartiments bringuebalants. Réforme agraire et rôles des paysans dans les révolutions. Système de garde à vue allemand. Présence de militants antifascistes ou plan d'attaque contre la Banque Centrale Européenne. "C’est bien beau de vouloir occuper la BCE. Mais ce qu’il faudrait faire, c’est la braquer ! On passe par les égouts et paf… Parce que bon réclamer des sous c’est bien, mais les prendre à la source c’est mieux !" s'esclaffe l'un d'eux, hilare (1).

Plus sérieusement, une première rumeur alimente le débat. Depuis le début de la semaine, des activistes allemands parmi les plus impliqués dans les mouvements sociaux auraient reçu des courriers nominatifs à leur domicile. La police les enjoint à rester chez eux sous peine de fortes sanctions s'ils venaient à être interpellés dans le cadre du Blockupy Frankfurt. Pour certains, avec ironie, "c'est bien, c'est de la prévention avant la répression".

Aachen - Hauptbahnhof
08h30. Arrivée à Aachen. Quarante-cinq minutes d'arrêt pendant lesquelles la petite troupe partie de Liège est rejointe par d'autres militants venus de Bruxelles. La trentaine de personnes ainsi regroupée passe difficilement inaperçue. Et, s'ils sont encore à 250km de Francfort, leur destination ne semble faire aucun doute. Des "gueules de gauchistes", harnachés comme des randonneurs, tentes 2 secondes sur le dos et duvets en main. Le tableau proposé jure avec le décor propret de la Hauptbahnhof

Chez le vendeur de journaux on peut apercevoir la Une du quotidien national Frankfurter Zeitung. Sur fond rouge, un masque géant de Guy Fawkes, l'emblème des Anonymous, toise les buildings de Francfort représentés tout en ombres. Peur sur la ville. Ambiance. 

Les minutes s’égrainent et une légère paranoïa s'installe. Le fourgon siglé Polizei garé discrètement derrière un hangar ? Passe encore. Mais l'arrivée subite de fonctionnaires de police, air suspicieux et talkiewalkie en main ? Ça y est, c'est sûr, "on est grillé". Le comité d'accueil en fin de voyage apparaît pour beaucoup comme inéluctable. Ils ne croient pas si bien dire.

"Éviter absolument les gares !"

Mais pas le temps de disserter sur le rôle des caméras de vidéosurveillance, présentes aux quatre coins de la gare, dans cette soudaine mobilisation policière. Direction le quai numéro 8 et son train régional pour Siegen, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Francfort. Dans les compartiments l'excitation laisse progressivement place à la fatigue. Chacun prend ses aises et s'autorise une sieste salvatrice avant d'entamer les choses sérieuses.

11H30. Un détail important se fait jour. Personne ne possède de smartphone et la connexion internet qui va avec. Les réseaux sociaux et Twitter en particulier sont pourtant de précieuses sources d'information pour baliser le terrain et éviter les embûches. Ils sont paradoxalement souvent plus fiables que les nouvelles parcellaires communiquées au téléphone par les personnes sur place. De fait, les membres de l'expédition sont sans nouvelles de ce qui se passe dans le centre-ville de Francfort depuis le début de la journée. Et cette situation va vite devenir problématique.

Siegen, nouvelle correspondance. Faire transiter 30 personnes du quai 3 au quai 54 en moins de quatre minutes pour embarquer dans ce qui doit être le dernier train pour Francfort. Le transbordement, bien qu'épique, est une réussite. Dans moins d'une heure, la gare de Frankfurt Hbf, son centre financier, sa BCE.

Frankfurt Hauptbahnhof
13H15. C'est là que les ennuis commencent. Un premier appel fait état de contrôles policiers poussés en gare d'arrivée (2). Vérification d'identité, fouille. Pire, un second parle de confiscation du matériel de camping par les forces de l'ordre. Le rassemblement étant illégal, la police entend interdire tout campement temporaire, pourtant une des caractéristiques des mouvements Indignés et Occupy

Les coups de téléphone se multiplient. Les informations contradictoires également. Chacun a sa source et chaque source son point de vue sur la situation. "Éviter absolument les gares !", "Aucun problème, juste quelques contrôles d'identité""Continuez jusqu'à l'aéroport" etc. Même l'infoline mise en place par la branche allemande du syndicat Attac se révèle inutile. Personne n'est en mesure d'apporter une réponse claire. Au même moment, sur l'autoroute qui longe la voie ferrée, un impressionnant cortège de fourgons verts et blancs Polizei double le train. Avant même d'avoir commencé, les trois jours de mobilisations semblent toucher à leur fin.

Un vent de panique s'engouffre dans la rame. Les conciliabules se multiplient et très vite un objectif se dégage : utiliser une petite station de banlieue comme terminus pour éviter tout contrôle. Et finir à pied jusqu'à la Goethe-Universität, considérée par tous comme le point de chute le plus sûre. 

En rase campagne puis à la Messe.

Déchiffrer les plans du réseau ferroviaire allemand ? Pas si simple. Dans un anglais rudimentaire, c'est un groupe de militants communistes en provenance de Berlin, et rencontré sur l'instant, qui dirige la manœuvre. Il faut descendre de suite, en rase campagne, pour prendre une ligne annexe qui dessert toutes les gares du nord de la ville. Tout le monde suit. D'où tiennent-ils la combine ? Du contrôleur du train lui même, allié de circonstance pour l'occasion !

Messe - Cortège de campeurs à découvert.
15H. Décision est prise de descendre à Messe, station la plus proche de l'Université. Le choix s'avère judicieux (3). Pas un uniforme à l'horizon. Reste maintenant à rejoindre notre objectif, en groupe, à découvert et entre les tours des consortiums financiers. Sur le boulevard qui longe le campus, une file impressionnante de véhicules de police. 30, 40 combi ? Trop nombreux pour les compter. Chaque coin de rue, chaque carrefour en est rempli. Un déploiement de force invraisemblable, digne d'une ville en état de siège (4). Par sécurité le cortège de campeurs s'embarque sur la gauche, à l'opposé de la "ligne de front". Il s'engouffre dans le complexe universitaire pour se retrouver sur le parvis du seul bâtiment occupé. La Studierenhaus, qui le reste de l'année fait office de bureaux pour le Conseil des étudiants.

Trois accès facilement condamnables, à deux pas du quartier de la finance et de sa cohorte de Bullen (flics). L'endroit a franchement l'air de la parfaite souricière. Ses occupants sont membres de l'équipe presse du mouvement Blockupy. Depuis deux jours ils sont en négociation permanente avec les forces de l'ordre pour éviter l'expulsion. Évacuation et interpellations semblent imminentes. 

Ce groupe de militants belges, rejoint par des dizaines d'autres activistes européens, va pourtant y dormir 3 nuits. Et le bâtiment servira lui de quartier général pendant toute la durée de la mobilisation. Dans le reste de la ville la répression policière sera, elle, constante et méthodique (5).

16h30. Blockupy Frankfurt peut enfin commencer.


(1) Pendant que mes voisins dissertent, j’entame la confection d’un bréviaire franco/allemand. Allez expliquer aux pandores locaux que vous êtes en reportage pour un magazine belge et que non, assurément, vous ne pensez pas mériter de recevoir les effluves de la bombe au poivre dernière génération pointée droit sur vous !

(2) Dès le mercredi 16 mai, des informations relayées via Twitter faisaient état de sévères contrôles en gare de Francfort. Voir ici.

(3) Nous apprendrons quelques jours plus tard que le quartier de Messe servait en fait de base arrière logistique à toutes les unités de police mobilisées pour l'occasion. Judicieux...

(4) Après recoupement de différentes sources, un détail chiffré fait état de 5000 policiers pour 2000 manifestants du mercredi 16 au vendredi 18 mai 2012. Voir ici.

(5) On dénombre quelques 400 arrestations lors des trois premiers jours de manifestation. Voir ici.

vendredi 18 mai 2012

Inside Blockupy Frankfurt #5

 Diaporama photo de la manifestation du jeudi 17 mai sur Römerberg Platz.




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